L’AIMÉ

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J’écris à côté de son cadavre. S’il est vrai que les morts sont dans le gouffre invisible qui entoure le vivant, alors, il doit m’avoir vue pleurant sur sa carcasse, beuglant le sort qui l’a emporté. Il est mort. Peut-être hier tard dans la nuit ou ce matin tôt dès l’aurore.  Qu’il meure hier ou aujourd’hui, même dans l’embrouillamini des détails, je lui dois mes pleurs.

C’est ce matin. Quand je me suis réveillée, je n’ai pas encore eu le temps de m’étirer avant de voir, devant moi, la pire des choses qui puissent m’arriver. Son cadavre. J’ai sursauté et hurlé à la fois. Ma raison a disparu et a laissé place à toute la folie du monde. Il fallait que j’appelle à l’urgence. Vite, j’ai composé le numéro des sapeurs-pompiers. « Au secours, on me l’a tué ! A l’aide, venez : Rue N°… ».  Mais, comme j’étais penchée sur son corps, je me suis persuadée qu’il n’était pas brûlé et que les sapeurs-pompiers n’avaient rien à y voir. Alors j’ai dit doucement « Laissez, c’est déjà bon ». Le type a demandé ce que je venais de dire et j’ai crié dans ses oreilles : «  monsieur, enlevez vos cérumens ». Je me suis d’ailleurs rappelé qu’on n’indique pas la voie ainsi dans mon pays. La formule normale aura été : arrivé devant telle buvette, tournez à gauche, allez tout droit devant vous jusqu’à atteindre le kiosque d’un coiffeur; contournez le kiosque, et prenez la von opposée, virez dans la von à côté et…

J’ai raccroché et appelé les forestiers. Mais comme il n’était pas mort dans une forêt, j’ai laissé le monsieur parler tout seul et raccrocher lui-même. Après lui, le tour de la police républicaine. Les policiers, eux, viendront. Je leur ai indiqué la voie comme il convient. En attendant l’arrivée des policiers, j’entrepris de prier pour le repos de son âme. J’ai chanté tous les cantiques et lu tous les psaumes en son honneur. Que faire d’autre ? Je ne sais pas. Alors j’ai décidé d’écrire ; car souvent, je ne me soulage mieux qu’en lisant ou écrivant. Donc j’écris. J’écris mes cris tus. J’écris et lis à peine ce que j’écris car, des larmes embuent tout mon visage. On me l’a tué, certainement les sorciers de mon quartier.

J’ai mal dans l’âme, très mal d’ailleurs. Les célibataires doivent comprendre combien ça fait mal de perdre l’être avec lequel on passe le plus tendre de son temps. Finies les câlineries. Finis les temps tendres où le velours de son corps me faisait vivre les instants tant attendus en vain. Juste un malaise d’une journée.

Il est parti, mon adoré. Il est parti, mon petit prince. Parti pour ne plus jamais revenir. Hier seulement, malgré son mal, il avait pourtant mangé le repas que je lui ai servi. Il l’a dévoré avec cet air habituel que je connais de lui. Et quand il a eu fini de le dévorer, j’ai dit- comme je l’appelle d’habitude-, minou, et il était venu me lécher la plante des pieds. C’est mon chat, et je l’aime bien.

Théophile SÈWANOU

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